Cahier du GEMDEV n°23

Etats, politiques publiques et développement en Asie
Novembre 1995
ISSN : 0989-9057, 233 pages, 8€00 -
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Introduction

Michel Vernières : Etats, politiques publiques et développement en Asie

Aborder une question aussi vaste et complexe que celle du rôle de l'État dans le processus de développement, à travers les politiques qu'il conduit dans des domaines très divers, relève de la gageure. Cela semble d'autant plus vrai que cette analyse porte sur le continent le plus peuplé de la planète, regroupant des États de taille et de nature très différentes. Il faut, en effet, pour le moins, prendre quelques précautions quant l'on rapproche les expériences d'une Ville-État comme Singapour et celle d'un État-Continent comme la Chine. Aussi, ce Cahier du GEMDEV et, a fortiori, ces quelques lignes introductives ne se veulent qu'une introduction à un débat essentiel pour tous ceux qui analysent les processus de développement économique et social.

La remarquable croissance de la production enregistrée au cours des décennies quatre-vingt pour l'ensemble du continent asiatique a attiré tout à la fois les investisseurs internationaux et l'attention des analystes. Ceux-ci s'interrogent d'autant plus sur ce "miracle asiatique", pour reprendre le titre d'un ouvrage récent de la Banque Mondiale, que la majorité du reste du Monde en développement connaissait de graves difficultés économiques et financières entraînant la mise en place de nombreux plans d'ajustement structurel.

Mais la polarisation de l'attention sur l'Asie de l'Est, sur laquelle porte les textes présentés dans ce cahier, ne doit pas conduire à négliger l'évolution du continent indien, trop peu étudié en France. Il a lui aussi enregistré d'appréciables progressions de production et il apparaît essentiel pour l'avenir de s'interroger sur son degré futur d'intégration économique avec l'Asie de l'Est.

Cette dernière est cependant déjà fort diverse quels que soient les critères de différenciation entre les pays utilisés : taille, culture, nature des régimes politiques... C'est la principale raison pour laquelle les textes rassemblés ici, et qui ont été discutés lors de la journée d'étude organisée par le GEMDEV le 25/11/1994, portent soit sur un pays, soit sur un champ particulier de la politique de développement. Ainsi a pu être poursuivi un débat, très largement entamé par ailleurs comme le montre le texte de Pierre Judet, et qui a déjà conduit à quelques acquis. Ainsi, en 1995, plus personne ne nie le rôle clé qui a été celui de l'État dans le développement de ces pays.

A partir, en premier lieu, de l'analyse des expériences coréennes et taïwanaises il apparaît que l'État est intervenu fortement dans tous les domaines, combinant encouragements à l'exportation et appuis à la substitution d'importations. Il n'a pas hésité, contrairement aux avis d'experts tels ceux de la Banque Mondiale, à réaliser des projets industriels lourds, comme la sidérurgie coréenne, pour amorcer de nouvelles étapes du développement économique. Ces industries naissantes ont été protégées, mais pour des durées limitées. Ce sont donc des États forts, au sens de Myrdal, c'est à dire capables de faire respecter, par les partenaires économiques, les règles et décisions que prennent leurs gouvernements. Par une série de politiques publiques sélectives, ces États ont réussi à gouverner le marché, s'appuyant tout à tour, pour développer les secteurs privilégiés par leur stratégie de développement, sur les marchés intérieurs et extérieurs.

Ainsi, les expériences diversifiées des pays de l'Asie de l'Est permettent de mettre l'accent sur quelques acquis et de nombreux points en débat qui peuvent être regroupés autour de trois thèmes :
l'importance d'une ouverture contrôlée sur le Monde,
la nécessité de stratégies souples de développement,
la prise en compte des caractéristiques propres à chaque État.

L'IMPORTANCE D'UNE OUVERTURE CONTROLEE SUR LE MONDE
Par rapport à l'ouverture sur le reste du Monde, les pays d'Asie ont évolué à des rythmes différents. Celle-ci est ancienne pour des pays comme la Corée, la Thaïlande ou Taïwan. Elle est beaucoup plus récente en Chine, en Inde ou au Viet-Nam. Mais, à des degrés divers, elle est désormais un fait établi. Le développement n'est plus nulle part conçu comme devant être réalisé en économie quasi fermée. La division internationale du travail est acceptée et se traduit par une spécialisation initiale dans des productions à fort coefficient de main d'oeuvre, comme le textile. Mais cette attitude s'est accompagnée d'un réel protectionnisme, combinant donc stratégies de substitution aux importations et encouragements des exportations. L'État est systématiquement intervenu pour construire les avantages comparatifs à l'aide de primes, d'incitations et mesures très diversifiées d'intervention. Même dans le cas d'une très large ouverture aux firmes multinationales, comme à Singapour, exemple analysé par Jean-Louis Margolin, ces dernières ont été acceptées dans des secteurs et activités privilégiés par les pouvoirs publics. La gestion de cette ouverture est donc étroitement liée aux stratégies de développement et politiques d'industrialisation adoptées.

NECESSITE DE STRATEGIES SOUPLES DE DEVELOPPEMENT
L'action de l'État a été marquée par l'existence de stratégies de développement et de politiques industrielles à long terme mais pragmatiques et caractérisées par l'articulation des différentes composantes de ces stratégies.

En premier lieu, le secteur agricole, loin d'être négligé, a joué un rôle clé et a été développé en premier : réformes agraires de l'après guerre en Corée et à Taïwan, valorisation des ressources agricoles en Malaisie et Thaïlande, libéralisation de l'agriculture dès la fin des années soixante-dix en Chine, bien avant celle de l'industrie au milieu des années quatre-vingt. Le texte de Jean Luc Maurer, consacré à la politique agricole de l'Indonésie, démontre bien ce rôle clé de l'agriculture qui fut "industrialisante". En effet, l'objectif d'autosuffisance alimentaire a été atteint en mobilisant une partie des ressources issues de la rente pétrolière. Cette importance accordée au secteur agricole a eu un double effet. La croissance des revenus paysans a permis l'extension du marché intérieur et cette amélioration de leur sort a eu tendance à légitimer à leurs yeux les pouvoirs en place.

Il est dès lors particulièrement important de souligner que de tels mécanismes ne peuvent jouer que si ces politiques profitent à une petite paysannerie relativement nombreuse. En ce sens la confrontation des situations rencontrées en Indonésie et aux Philippines est particulièrement éclairante. Car, dans ces dernières, l'existence de très grands propriétaires fonciers, situation qui rappelle celle de l'Amérique latine, a empêché un tel processus. N'y aurait-il dès lors qu'une simple coïncidence entre ce fait et les difficultés économiques des Philippines? La question mérite, pour le moins, d'être posée.

Les Etats de la région ont conduit de véritables politiques industrielles, appuyées par une grande diversité d'incitations publiques au secteur privé, mais aussi, dans certains cas, par la création d'entreprises publiques. Certes les différences sont sensibles d'un pays à l'autre. Ainsi, dans son texte consacré aux politiques industrielles de ces pays, Jean-Raphaël Chaponnière montre que la Corée et la Malaisie ont été plus interventionnistes que la Thaïlande ou Taïwan.

Si, désormais, le processus de transition de la Chine et du Viet-Nam, analysé par Guy Schulders, invite à caractériser ces deux pays par une moindre intervention de l'État, celle-ci ne tend pas à disparaître. De façon apparemment paradoxale, Yves Citoleux souligne que l'abandon de la planification centralisée et l'émergence du marché ont, en Chine, généralisé les marchandages avec les autorités provinciales dans une sorte de planification indicative qui conduit à la mise en oeuvre de projets industriels plus rationnels. Certes, dans ce pays immense, la question de la régulation macro-économique demeure délicate. Mais se met en place une ébauche de politique monétaire et, avec la réforme fiscale de janvier 1994, le pouvoir central dispose pour la première fois de sa propre administration fiscale. Ces très fortes évolutions ne s'accompagnent pas de privatisations au sens strict du terme. Ce sont très souvent les autorités locales ou des structures plus ou moins coopératives qui exercent le pouvoir économique distinct de la propriété.

Ainsi, la Chine confirme désormais la tendance, notée depuis longtemps en Corée par exemple, à un réel pragmatisme dans l'intervention multiforme des États. Celle-ci apparaît tout particulièrement décisive quand il s'agit de pénétrer un marché très fermé, contrôlé par des firmes oligopolistiques, tel celui de l'automobile analysé par Marc Lautier. Mais, dans ce cas comme en bien d'autres, la Corée et la Malaisie laissent s'affronter plusieurs producteurs locaux pour conserver le stimulant interne de la concurrence.

Une stratégie de développement ne saurait être cohérente si elle ne comprend pas une politique sociale adaptée à ses objectifs. C'est ce que montre les trois textes consacrés aux politiques d'aménagement et d'urbanisme, aux interventions de l'État sur le marché du travail et aux politiques de formation. Ainsi Charles Goldblum souligne l'importance pour le développement de Singapour d'une politique active du logement et le rôle clé pour l'avenir de nombreux pays des politiques de mise en place de villes nouvelles.

De même, Bernard Maximin montre le rôle de l'État en tant que régulateur du coût salarial, élément important de la compétitivité de ces pays. Mais il souligne aussi son action pour la mise en place d'un mode néo-corporatiste de relations sociales. Quant au texte consacré à l'examen des politiques de formation, il rappelle la nécessaire cohérence de ces dernières avec les diverses phases de développement économique. La généralisation de l'enseignement primaire apparaît comme un facteur décisif d'une première phase d'industrialisation. Mais, lorsque la structure industrielle se complexifie, la mise en place d'une politique de formation professionnelle plus élaborée semble s'imposer.

LA NECESSAIRE PRISE EN COMPTE DES CARACTERISTIQUES PROPRES A CHAQUE ETAT
Il est important de rappeler que utiliser la notion d'État c'est faire référence à une entité abstraite. Aussi toute généralisation à partir de tel ou tel cas particulier serait hâtive. En particulier, il serait très contestable de parler, sans plus de précision, d'un État asiatique, tout comme l'expression, souvent utilisée, de communautarisme est trop vague. Mais il est certain que les rapports entre la société civile et l'État sont très différents de ceux constatés dans les sociétés occidentales. En particulier les structures juridiques sont beaucoup plus faibles en Asie. Comme le souligne Yves Citoleux, en Occident l'État est construit, il est davantage une donnée en Chine. Les relations économiques internes n'y exigent pas une réglementation juridique à l'occidentale. Celle-ci n'est mise en place que pour faciliter les relations économiques avec le monde occidental.

Mais, il convient de ne pas céder trop vite à des explications simplistes fondées sur le jeu d'une spécificité culturelle, l'influence du confucianisme par exemple, pour expliquer l'efficacité de l'État asiatique. Il y a peu, ces mêmes facteurs étaient souvent considérés comme des freins au développement. La réflexion doit donc se poursuivre, en collaboration entre économistes, juristes et politologues, pour préciser les caractéristiques des États les plus favorables au développement. Parmi les pistes de recherche évoquées lors de la journée GEMDEV du 25/11/94, quelques une peuvent être plus spécialement notées. C'est le cas du rôle de la citoyenneté, entendue comme caractéristique d'une population qui reconnaît la légitimité du pouvoir de l'État, accepte ses impulsions économiques et participe à leur mise en oeuvre.

De même, l'existence, issue de l'histoire du pays considéré, d'une tradition d'intervention étatique est un facteur favorable qu'il conviendrait d'expliciter davantage. Il faudrait également approfondir les mécanismes par lesquels les États contribuent à l'élaboration de conventions passées entre les acteurs de la vie économique pour construire leurs relations, conventions qui, pour être efficaces, doivent être élaborées en fonction de l'histoire, de la culture et des structures sociales de chaque pays.

   
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