Cahier du GEMDEV n°26

Regards croisés sur la mondialisation
Juin 1998
ISSN : 0989-9057, 734 pages - Epuisé




Introduction

Introduction de Michel Beaud

Depuis quelques années, le mot mondialisation est en vogue.

Il fait florès dans les médias, sert d'argument dans le discours politique et intéresse les éditeurs en sciences sociales.

Cette mode peut en partie s'expliquer par l'émergence de réalités nouvelles qui marquent les dernières décennies de ce siècle : Internet, la globalisation financière, la fin de la tripartition du monde du dernier après-guerre, les atteintes à la couche d'ozone et les annonces de possibles changements climatiques résultant des activités humaines... Mais l'abondant usage de ce terme n'est pas sans lien avec la puissante vague idéologique et politique d'un néolibéralisme au sein duquel s'affirment à nouveau des positions extrêmes. Dans ce contexte, la référence à la mondialisation peut servir à justifier des choix ou à couvrir des renoncements.

Il faut donc regarder de plus près. D'abord, certains auteurs, comme Robert Boyer, mettent sérieusement en doute l'importance, et d'une certaine manière, la réalité de la mondialisation. Plus largement, dans chaque discipline, la prise en compte de la mondialisation est très inégale. Et puis, l'utilisation du terme est extrêmement disparate : ce peut être une manière vague ou approximative de nommer un ensemble mal cerné d'évolutions ; ce peut être aussi la désignation d'une « nouvelle fatalité » faite de contraintes extérieures, de stratégies et de menaces venues d'ailleurs ; mais c'est aussi, pour certains auteurs, la désignation de réalités, de complexes de phénomènes repérés et spécifiés, même si les phénomènes pris en compte diffèrent fréquemment, ainsi que le degré de rigueur des définitions proposées.

La réflexion actuelle sur ce champ, ces questions, ces analyses, dont sont porteuses les contributions publiées dans ce Cahier, s'inscrit dans la continuité d'un ensemble de travaux menés au sein du GEMDEV depuis sa fondation en 1983.

C'est à la suite du colloque « Vers quel ordre mondial ? », qui s'est tenu fin septembre 1983 à l'Université Paris 1, qu'a été créé le GEMDEV. Dès l'année 1983 -1984, a été mis en place, en relation avec la Maison des Sciences de l'Homme, un séminaire sur l'analyse de l'économie mondiale, duquel a résulté le Cahier n° 5 du GEMDEV « Economie mondiale, économies nationales et multinationales ». A partir de 1985 était animée, avec Immanuel Wallerstein de l'Université de Binghamton, une réflexion collective, notamment au cours de deux mini-colloques - à Binghamton en 1985 et Paris en 1988 - , sur « La crise actuelle par rapport aux crises antérieures » (Cahiers n° 6 et 7 du GEMDEV) puis sur le processus de salarisation dans l'économie mondiale » (Cahiers n° 12 et 13 du GEMDEV). Puis la réflexion engagée en mai 1993 sur « Intégration/désintégration régionale à l'échelle des continents » a été à l'origine de la publication, en avril 1994, de L'Intégration régionale dans le monde. Innovations et ruptures [Paris, Karthala] ; à cette occasion était organisé un séminaire sur « Intégrations / désintégrations régionales dans le monde. Vers une nouvelle carte du monde ? ».

Depuis 1991, Olivier Dollfus et moi-même avons animé des réflexions, échanges et travaux pluridisciplinaires sur le système-monde, l'économie mondiale, et la mondialisation. Cela a débouché en 1993 sur le Cahier n° 20 du GEMDEV, « Points de vue sur le système-monde », puis, en janvier 1995, sur une rencontre internationale sur la « Compétitivité des entreprises, des populations, des territoires : détermination, évaluation, limites ».
Une nouvelle étape s'est alors ouverte. A l'initiative d'Olivier Dollfus, s'est mis en place un séminaire consacré aux approches de la mondialisation. Les questions de départ ont été : qu'est-ce que nos différentes disciplines (géographie, économie, histoire, science politique…) ont à dire sur la mondialisation ? Et quelles questions, quels problèmes la mondialisation pose-t-elle à nos approches disciplinaires ?

De nombreux spécialistes sont venus participer aux travaux et aux discussions et, peu à peu, grâce à l'opiniâtre ténacité d'Olivier Dollfus, le projet s'est précisé. Un noyau stable s'est constitué, des textes ont été écrits et discutés, dont certains forment la matière de ce Cahier. Le caractère pluridisciplinaire de la démarche a, à la fois, stimulé et compliqué, alourdi et enrichi le débat ; d'autant plus que chaque discipline est loin de prendre en compte de manière homogène ce qu'on nomme mondialisation. Se sont dégagés quelques points de convergence forts :
- la mondialisation doit être pensée comme un processus ;
- ce processus induit plus de mondial, de mondialité ;
- pour autant, ce processus suscite à la fois de l'homogénéisation et de la différenciation, des cohérences, des tensions, des oppositions et des dislocations ;
- dans l'histoire longue de la Terre et de l'Humanité, on peut repérer différentes mondialisations : les premières dans la très longue durée, d'autres dans le dernier demi millénaire, et la dernière dans les très récentes décennies ;
- la spécificité de la mondialisation en cours est reconnue par tous, même si l'accord est loin de se faire sur ce qui la caractérise.

Il me semble - mais je commence ici à parler à titre personnel - qu'une partie du débat se clarifie si l'on accepte de constater que le mot « mondialisation » est utilisé dans trois sens : il peut s'agir simplement de dire que de plus en plus de phénomènes se développent à l'échelle de la planète ; ou de signaler que se multiplient et s'accentuent interactions et interdépendance sur l'ensemble de la Terre ; ou encore de prendre en compte le fait que de nouvelles réalités se forment et se déploient d'une manière organique à l'échelle du monde.

Et dans notre groupe, donc dans ce Cahier, comme dans l'ensemble de la littérature contemporaine, coexistent ces trois utilisations du mot « mondialisation » :
- la mondialisation comme accession à la dimension mondiale d'une réalité : dans ce sens, on peut parler, pour le passé, de la mondialisation de la présence humaine, de l'agriculture ou de telle et telle technique et, pour le présent, de la mondialisation de l'information, des télécommunications ou de l'usage de l'anglais ;
- la mondialisation comme multiplication et intensification des interdépendances au niveau mondial : de telles interdépendances demeurent extrêmement rares, ténues, diluées dans le temps et donc faibles, jusqu'au millénaire en train de s'achever ; cette forme de mondialisation se prépare au cours de la première moitié de ce millénaire, s'esquisse avec les voyages et les conquêtes des XVe - XVIe siècles et ne s'affirme vraiment qu'avec l'ère des capitalismes industriels (bateaux à vapeur, chemins de fer, télégraphes, etc.) : cette forme de mondialisation s'est fortement renforcée tout au long du XXe siècle et notamment dans les dernières décennies ;
- la mondialisation comme mouvement organique englobant : il s'agit d'un processus dans le cadre duquel des réalités déterminantes(productives, monétaires, financières, culturelles, environnementales, etc.) se développent de manière organique à l'échelle de la planète en influant d'une façon marquante l'ensemble des réalités sociales - régionales, nationales et locales ; cette forme de mondialisation me paraît indissociable des dynamiques du capitalisme moderne : elle s'esquisse avec le premier capitalisme industriel (du XIXe siècle), s'affirme avec le second capitalisme industriel (deux premiers tiers du XXe siècle) et prend toute sa dimension avec le nouvel âge (technico-scientifique) du capitalisme.

Ainsi, selon moi, les « archéo-mondialisations » (entre 7 millions d'années et le début de notre ère) relèveraient essentiellement de la première définition ; les « proto-mondialisations » des cinq derniers siècles relèvent des deux premières définitions ; et la mondialisation en cours se réalise à travers un ensemble de processus, qui, dans leurs pluralités et leurs diversités, obligent à recourir aux trois sens du mot : il y a à la fois extension à l'échelle mondiale de diverses réalités, accentuation et intensification de toute une gamme d'interdépendances mondiales, mouvement organique impulsant, accentuant et accélérant - avec, pour chacune de ces dynamiques, résistances et contre tendances.

Plus précisément, pour ce qui me concerne :
- si l'on observe dans le passé des mondialisations, je ne peux parler de la mondialisation que pour la période en cours ; il s'agit, pour reprendre une formule utilisée par d'autres, de « la mondialisation proprement dite » ;
- cette mondialisation concerne toutes les dimensions de la vie et de la reproduction des sociétés et de l'Humanité, ainsi que des relations entre les hommes et la planète et de la reproduction de la Terre et du vivant ; mais par beaucoup d'aspects elle s'enracine dans la longue transformation engagée aux XVe et XVIe siècles, dont rendent mieux compte les analyses de la « destruction créatrice » et des dynamiques transformatrices engendrées par le « capitalisme » ;
- ainsi, la mondialisation en cours s'inscrit pour l'essentiel dans le prolongement de diverses dynamiques antérieures et contemporaines : expansions nationales, internationalisations, multinationalisations, continentalisations, globalisations, dynamiques principalement impulsées par les capitalismes nationaux dominants : la mondialisation est donc fortement polarisée, inégale et asymétrique ;
- ainsi comprise, la mondialisation est indissociable d'autres mutations telles que le puissant mouvement d'extension du champ des rapports marchand et d'argent, l'accentuation des inégalités suscitée par la création de nouvelles pauvretés, le recours de plus en plus systématique des firmes à la techno science, la mise en péril - du local au mondial - des facultés de reproduction de la Terre ;
- un enjeu majeur est de savoir quel équilibre nouveau va se trouver entre grands Etats, très grandes firmes, instances mondiales, sociétés territorialisées et réalités « nomades » ou transterritoriales ; un autre enjeu majeur est de savoir si un équilibre durable pourra être trouvé entre l'expansion des activités humaines et la reproduction bio-physico-chimique de la Terre.

Par rapport a ces analyses et ces thèses, certains membres du groupe sont en décalage, d'autres en désaccord. Ainsi va la vie intellectuelle : c'est à travers cheminements individuels et débats que progressent, plus ou moins difficilement, la compréhension de la réalité, la connaissance, la pensée.

D'ailleurs, qu'elle lui soit, ou non, organiquement liée, la mondialisation contemporaine est, comme le capitalisme, un fait social total. Toute discipline est donc amenée à en parler ; mais il faut mobiliser les savoirs de toutes les disciplines pour en construire la connaissance.

D'où l'intérêt de ce Cahier, qui nous propose une manière de quintessence de savoirs et de réflexions sur la mondialisation.

   
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Cahier n°30 : Quel développement durable pour les pays en voie de développement ?

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Développement durable : quelles dynamiques?

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Cahier n°26 : Regards croisés sur la mondialisation

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Cahier n°22 : Vers une zone de libre échange Europe-Maghreb

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Cahier n°17 : L'avenir des Tiers Mondes : Afrique

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Cahier n°6 : La crise actuelle par rapport aux crises antérieures

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