Cahier
du GEMDEV n°27
Décentralisations : entre dynamiques locales et mondialisations
Octobre 2001
ISSN : 0989-9057, 269 pages, 8€00 - Disponible
Michèle Leclerc-Olive : "Décentralisations
: entre dynamiques locales et mondialisations"
Un rapport de la Banque mondiale, publié en septembre
1999, met au centre de son analyse les notions de mondialisation
et de " localisation ". Elles constitueraient
les deux phénomènes majeurs du XXIème
siècle. Mais, si toutes deux sont inévitables,
si la mondialisation est considérée comme
une tendance souhaitable, l'avenir de ce phénomène
de " localisation ", en revanche, reste très
incertain : selon ce rapport, il " peut révolutionner
les perspectives en matière de développement
humain, mais il peut aussi conduire au chaos et accroître
la souffrance humaine ".
Les
dynamiques locales connaissent de fait un intérêt
nouveau. Dans les textes consacrés à l'aide
au développement par les grandes instances internationales,
les ONG, la coopération décentralisée
et de manière générale la société
civile bénéficient d'une reconnaissance nouvelle.
Elles font à présent figures d'acteurs essentiels
pour l'efficacité des actions entreprises à
l'endroit des populations bénéficiaires. Corrélativement
à ces évolutions visibles dans le domaine
de la coopération internationale, des changements
sont également en chantier au niveau des modes d'organisation
des populations dans les pays partenaires. Les formes d'associations
et de mobilisations locales se sont multipliées et
diversifiées, et de nombreux Etats sont engagés
dans des processus de décentralisation.
Décentralisations
: pour le cycle de séminaires dont ce cahier est
issu, nous avons choisi de désigner par ce terme
un faisceau très large de phénomènes.
Il est utilisé ici de manière générique
pour subsumer une série de processus qui, selon les
lieux, présentent des traits partiellement différents
(déconcentration, territorialisation, dévolution,
communalisation, décentralisation, municipalisation,
etc.). De plus, dans certains pays, des réformes
politiques et administratives ne se réfèrent
à aucun de ces termes bien que leur contenu procède
de démarches très voisines (par exemple la
loi de participation populaire en Bolivie). On rencontre
également une certaine diversité de termes
pour désigner les nouveaux pouvoirs issus de ces
réformes. Parfois les termes retenus sont "
importés " : municipalités, collectivités
territoriales, collectivités locales, communes, pouvoirs
publics locaux, etc. Parfois c'est l'appellation des structures
anciennes que l'on a gardé, même si leurs compétences
ont été radicalement redéfinies. C'est
le cas des panchayat en Inde et des makhalla en Uzbekistan
par exemple. Abriter des phénomènes aussi
divers sous la même notion ne relève pas d'une
option conceptuelle qui s'accommoderait d'un concept fourre-tout.
Il ne peut être question d'accroître l'imprécision
des termes. Qu'on ne s'y trompe pas : il s'agit à
proprement parler d'une stratégie d'enquête
: examiner une diversité très large de phénomènes
qui présentent à certains titres un air de
famille, afin d'être en mesure, dans un second temps,
à partir des comparaisons rendues possibles par cette
diversité, de clarifier les notions qui permettent
de procéder à des descriptions claires des
différents dispositifs.
Cette
ambition doit être cependant immédiatement
rapportée à une difficulté de taille.
On ne se trouve pas en fait devant une multitude de dispositifs
nommés différemment que nous décidons
d'englober dans la catégorie générale
des " décentralisations ". Les termes eux-mêmes,
et précisément celui de décentralisation,
n'ont pas le même sens selon les aires linguistes
ou les acteurs qui les utilisent. Cette polysémie
redouble l'imprécision dénoncée plus
haut. Si bien que l'on a finalement à assumer une
tâche qui présente des aspects contradictoires
: d'un côté donner à voir (et analyser)
la diversité des usages et de l'autre contribuer
à fixer les significations des notions employées
afin de faciliter les échanges d'expériences
et les comparaisons.
Ceci
étant posé, on peut s'interroger sur la pertinence
d'un tel objet d'enquêtes. Les décentralisations,
bien plus qu'un processus de redistribution des compétences
et des prérogatives entre l'Etat et d'autres niveaux
institutionnels, ne se réduisent-elles pas au fond
à quelques ressources rhétoriques destinées
à séduire l'opinion, un leurre en quelque
sorte, qui détourne l'attention des grandes questions
fondamentales qui demeurent inchangées ? La remarque
a été faite. Mais le très grand nombre
de pays concernés par ces politiques renvoie la charge
de la preuve vers ceux-ci qui n'y voient qu'un avatar éphémère.
Elle ne mériterait d'ailleurs pas qu'on s'y arrête
- les études de cas et les débats récents
dans notre propre pays sont là pour témoigner
des effets non négligeables de ces politiques - si
ce n'était l'occasion de souligner le déficit
théorique qui entoure la question des pouvoirs publics
locaux. D'un côté, les grandes agences de développement,
et de nombreux courants de la pensée anglophone empruntent
aux théories de la démocratie centrées
sur la notion de société civile les outils
conceptuels pour décrire ces phénomènes.
Nous verrons plus loin les difficultés, sinon les
impasses auxquelles ce choix théorique conduit. D'autre
part la production intellectuelle européenne sur
la citoyenneté (Schnapper), sur la république
(Kriegel), sur l'espace public (Habermas), sur la démocratie
(Y. Syntomer et plus récemment Rosanvallon) n'accorde
pas un intérêt majeur à la question
de la démocratie de proximité. Ces recherches
sur les décentralisations, nourries par un vaste
travail d'enquêtes de terrain et de comparaison très
large, devraient dès lors apporter une contribution
spécifique aux théories actuelles de la démocratie,
en approfondissant la réflexion notamment autour
des notions de bien commun, de bien public, d'espace public
de proximité, etc. Elles conduiront peut-être
d'ailleurs à renoncer à parler de " la
" démocratie, ou à évaluer le
caractère plus ou moins démocratique d'un
système au profit d'une approche à la fois
pragmatique et thématisée susceptible de se
traduire en programmes d'enquêtes empiriques.
Ce
n'est cependant pas sous cet angle que les processus de
décentralisation sont généralement
examinés. Le plus souvent c'est du point de vue de
l'articulation " entre décentralisation et développement
local " que les processus de décentralisation
sont pris en compte . Ces travaux, nombreux, apportent le
meilleur éclairage que l'on puisse proposer sur cette
question. Selon les auteurs, l'accent est mis sur le développement
local, la lutte contre la pauvreté ou la réduction
des inégalités. Certes, ces enquêtes
ne sont pas achevées. Certaines études notent
même parfois le " manque de liens explicites
entre la décentralisation et les objectifs de réduction
de la pauvreté ". Néanmoins, nous n'avons
pas voulu reprendre à nouveaux frais un travail d'analyse
déjà très largement pris en charge,
bien que l'on puisse regretter deux choses. D'abord, à
de rares exceptions près, l'effort d'analyse porte
presque toujours exclusivement sur les aspects économiques.
Le volet décentralisation ne fait le plus souvent
que l'objet d'une présentation rapide, historique
ou réglementaire, mais rarement d'une enquête
sur sa mise en œuvre pratique. Ensuite, surtout lorsque
la thématique retenue est celle de la pauvreté
ou des inégalités, la distinction n'est pas
toujours faite entre ce qui relève du développement
local et ce qui relève du développement social.
Pour
autant il ne pouvait être question de déserter
complètement ce champ. Il nous a semblé intéressant
de reprendre cette question des liens entre décentralisation
et développement local mais en inversant les termes
de l'enquête. En quoi les initiatives économiques
locales contribuent-elles à l'expérimentation
de pratiques, de modes relationnels, de valeurs susceptibles
de favoriser la démocratie locale et l'appropriation
des décentralisations par les populations ?
Une
large exploration analytique de différentes expériences
est là pour permettre de prendre la mesure de l'extrême
diversité des processus, qui viennent parfois entériner
des transformations initiées " par le bas "
ou qui, dans d'autres cas, sont imposées par le pouvoir
central. Placées sous le signe de l'étude
des articulations entre ces processus administratifs, les
dynamiques locales et l'histoire singulière dans
laquelle ils s'inscrivent, ces présentations de "
cas " s'attacheront à élucider les liens
problématiques entre les économies locales
et ces processus de décentralisation confondus trop
rapidement parfois avec une démocratisation de proximité.
Enfin,
s'il est particulièrement fécond d'analyser
" par le bas " ces processus socio-administratifs,
il est indispensable également de ne pas les réduire
à un phénomène " d'en bas ".
Le plus souvent ils s'inscrivent dans des réformes
plus vastes de recomposition territoriale, et posent, dans
certains cas, la question du fédéralisme ou
celle du régionalisme. Dans tous les cas la question
de la légitimité de l'Etat est au cœur
du problème : dans quelles circonstances et sous
quelles conditions les processus de décentralisation
participent-ils ou non d'une re-légitimation de l'Etat
? et/ou d'une requalification du politique ? Poser la question
de la légitimité de l'Etat à partir
des processus de valorisation du local, notamment ceux qui
émanent des agences internationales, requiert de
mettre au jour les différents dispositifs qui enjambent
ce niveau de souveraineté ou qui au contraire viennent
le renforcer.
L'Etat
est un niveau privilégié d'analyse des éléments
de synergie ou de rivalité entre les processus de
" localisation " et de mondialisation, mais ce
n'est pas le seul. Au-delà des formes de recompositions
territoriales, une enquête identificatoire sur l'ensemble
des médiations entre les processus internationaux
et mondiaux d'une part, et les décentralisations
et les dynamiques locales d'autre part - éclairera
le sens de la concomitance entre ces deux processus.
Avant
même de s'interroger sur le sens de ces évolutions,
il est nécessaire de clarifier l'usage des notions
cardinales autour desquelles s'organisent les débats
et à partir desquelles s'agencent les discours. A
l'opposé de toute prétention à préconiser
des définitions, il s'agit de prendre au sérieux
les effets normatifs que produisent inévitablement
les lexiques de l'action, fussent-ils prétendument
descriptifs.