Appel à articles : Les circulations en santé : des produits, des savoirs, des personnes en mouvement

Dossier thématique coordonné par Chiarella Mattern (Institut Pasteur de Madagascar, Ceped) et Audrey Bochaton (Université Paris Nanterre, Ladyss UMR 7533)

Argumentaire :

Dans le prolongement du courant de pensée du “mobility turn‟, la mobilité est considérée comme un phénomène socio-spatial qui englobe les êtres (humains/non-humains, vivants/non vivants) en mouvement, les objets et techniques, les savoirs et les idées. Outre l’intérêt porté sur les flux et leurs composantes, les travaux sur les mobilités se sont également attachés à étudier les ancrages territoriaux de ces dernières dans les lieux de départ et d’arrivée ainsi que dans les espaces de transition (Scheller & Urry 2006). Dans le cadre des soins, des contextes politiques, économiques, juridiques et sanitaires spécifiques font ainsi émerger des mobilités qui s’imposent parfois aux individus et façonnent leurs pratiques thérapeutiques. Des difficultés d’accès aux structures de soins, aux médicaments, aux ressources économiques constituent ainsi le terreau des mobilités sanitaires. Celles-ci sont en majorité internes à l’échelle des Etats-nations mais ce numéro thématique s’intéresse également aux mobilités transnationales qui impliquent le franchissement d’une ou de plusieurs frontières internationales

L’objectif de ce dossier thématique de la RFST est d’interroger la construction d’une catégorie émergente en sciences sociales que sont les circulations en santé dont la mondialisation et la notion de santé globale sont des éléments clés.

Dans le contexte général de la mobilité comme phénomène social, l’usage du terme de circulation apparaît intéressant à explorer pour mieux caractériser les mouvements de va-et-vient des individus entre différents contextes sanitaires ainsi que le pouvoir transformateur et thérapeutiques du mouvement (Hily 2009). A travers les circulations en santé, il s’agira de réinterroger l’ambivalence entre l’uniformisation globale des marchés et l’ancrage local des pratiques (Appadurai, 2001) en mesurant l’adéquation ou au contraire le décalage entre les injonctions globales en santé et les normes thérapeutiques locales.

Les circulations en santé sont constituées d’une multitude de formes de mouvements et impliquent aussi bien des savoirs, des normes médicales, des produits de santé, des patients et des thérapeutes. L’objectif de ce numéro consiste ainsi à mieux saisir la manière dont les corps, les connaissances médicales, les produits se transforment pendant et à l’issue des circulations.

De nombreux enjeux gravitent autour de cette notion de circulations en santé : (1) tout d’abord la question de la marchandisation de la santé ou comment les logiques des marchés gouvernent aujourd’hui les politiques de santé et les acteurs pharmaceutiques; (2) des géographes ont mis en évidence un certain penchant de la recherche sur les mobilités pour les déplacements réservés aux élites politiques, économiques ou sociales (ex : tourisme médical des pays des Nords vers les Suds) a contrario de déplacements plus ordinaires (Gatrell 2013). Ce dossier constitue un espace pour documenter ces circulations plus ordinaires dans le champ de la santé.

Les contributions se situeront sur plusieurs axes qui pourront illustrer les circulations en santé à travers trois thématiques :

  1. La circulation des produits de santé
  2. La circulation des savoirs médicaux
  3. La circulation des professionnels de la santé et des prestataires de services ainsi que des patients et de leurs accompagnants;

 

  1. La circulation des produits de santé

La circulation géographique de produits utilisés dans un cadre thérapeutique (préventif, curatif ou détourné) à différentes échelles spatiales est un phénomène qui tend à s’accroitre depuis plusieurs décennies avec la progression des échanges commerciaux, les facilités de déplacement, les migrations et la diffusion de la biomédecine à l’échelle mondiale. La dénomination « produits en santé » englobe tous les produits participant à l’obtention et au maintien d’un état de bien-être physique, mental et social (OMS, 1946).

Ces produits de santé participent aujourd’hui de la mondialisation économique et représentent un marché lucratif difficile à quantifier du fait des circuits et réseaux empruntés qui sont tant formels qu’informels. La circulation des substances en santé peut s’analyser à l’échelle nationale par l’analyse notamment du fonctionnement et de l’organisation des circuits de distributions privés, publics et informels qui permettent l’accès des populations les plus isolées aux médicaments pharmaceutiques industriels par exemple. Elle peut également s’analyser d’un point de vue transfrontalier (Baxerres et al. 2011; Bourdier et al. 2014) à travers lequel la question de la règlementation se pose avec acuité. La grande diversité de contextes « juridiques » en matière de régulations pharmaceutiques – chaque territoire détenant des spécificités en termes de régulation et de « place » au sein de la distribution internationale de substances – conditionne grandement les circulations des produits entre les différents points de la planète. En fonction du degré de surveillance des frontières, les réseaux de vente des médicaments peuvent aussi contourner plus ou moins facilement les autorités de contrôle et faire ainsi émerger un commerce informel du médicament (Quet et al. 2018).

Enfin les substances en santé disposent d’une existence sociale qui change en fonction des stades de leur circulation et dont les usages varient et peuvent être détournés à des fins non médicales (psychotropes notamment).

Dans cet axe, sont attendues des contributions traitant :

– de la circulation réglementée ou non réglementée des produits en santé à l’échelle nationale et transfrontalière;

– de l’impact de la diversité des contextes juridiques sur les types de produits distribués ;

– de la logique commerciale qui entoure la distribution des produits en santé, dont les visées lucratives peuvent prendre le pas sur les visées sanitaires (marchandisation des produits de santé).

  1. La circulation des savoirs médicaux

La notion de circulation des savoirs couvre un champ de recherche particulièrement large (Quet, 2014). Dans un contexte de coexistence de savoirs pluriels en santé (liés aux médecines traditionnelles, savoirs médiatisés, savoirs anciens « réactualisés », savoirs d’« ailleurs » réadaptés), cet axe envisagera les savoirs et leurs circulations comme un enjeu sociétal important.

Les savoirs biomédicaux en santé ne relèvent plus uniquement des professionnels de la santé (on peut en prendre pour exemple les informations concernant les posologies préconisées par des individuels non professionnels (Mattern, 2018) ou encore les conseils concernant les traitements thérapeutiques requis en cas de maladie circulant via les forums sur internet). Cette circulation des savoirs biomédicaux en santé entraine donc une appropriation du langage médical et des pratiques en santé (automédication, etc.) et reconfigure profondément les rapports entre les soignants et les soignés (Ibid).

Les différentes contributions à cet axe pourront traiter de :

– la constitution de savoirs individuels en santé qui résulte de la diffusion/transmission de référence à des valeurs en santé circulant à l’intérieur ou à l’extérieur des groupes sociaux. Ces savoirs peuvent donc découler de l’expérience individuelle ou collective en santé; on parlera alors de savoir expérientiel (Jouet, 2011). Mais ils sont aussi partiellement construits en fonction de la transmission des savoirs par le corps médical (Fainzang, 2006).

– des reconfigurations des rapports soignant/soigné dues notamment à une appropriation, par les malades, des savoirs-biomédicaux en circulation. La circulation des savoirs intègre dans ce cadre des représentations symboliques concernant des phénomènes aussi divers que les dimensions économiques, les aspects langagiers ou le rôle du malade dans la relation thérapeutique (Fainzang 2006).

– des circulations de savoirs et pratiques traditionnels ancrés dans des territoires délimités à l’origine et qui se développent dans d’autres régions du monde sous des formes analogues ou réinterprétées à l’instar du Yoga (Hoyez, 2012), de l’Ayurvéda (Pordie et al, 2014), etc.

 

  1. La circulation des personnes : praticiens & patients

La mobilité géographique des praticiens et des patients à l’échelle de la planète constitue enfin une entrée possible pour étudier les circulations en santé ; en témoigne la migration professionnelle d’agents de santé qualifiés des pays des Suds en direction des pays occidentaux qui traversent une importante crise des personnels soignants à l’image de l’Angleterre face à la pénurie d’infirmiers. Les études montrent néanmoins que les mouvements ne sont pas qu’unidirectionnels; dans certains cas, les expériences et les références professionnelles capitalisées à l’étranger constituent une opportunité de retour donnant lieu à des flux inverses (Connell et Walton-Roberts 2016 ; Walton-Roberts 2012). Les patients à la recherche d’une bonne prise en charge sanitaire ou souhaitant accéder à des traitements médicaux interdits ou trop chers dans leur pays d’origine parcourent quant à eux des distances plus ou moins longues en direction d’un pays tiers, au Nord comme au Sud (Sakoyan 2010 ; Glinos et al., 2010; Bochaton 2015 ; Kaspar & Reddy 2017). Quelles qu’elles soient, chacune de ces mobilités est porteuse de changements et de déséquilibres tant sur les structures d’accueil dans le pays récepteur que dans les pays d’origine.

Les différentes contributions à cet axe pourront traiter :

– des reconfigurations de l’offre de soins dans les territoires (d’origine ou d’accueil) où des professionnels de santé circulent. Outre les transformations des infrastructures sanitaires, les circulations en santé font émerger une multitude de nouveaux métiers et d’intermédiaires dans le champ du « care » (Hartmann 2018)

– des circulations ordinaires des patients dans des contextes transfrontaliers et régionaux afin de contrebalancer la profusion des recherches en sciences sociales sur le tourisme médical des élites occidentales (Ormond et al., 2015 & 2017)

– du mouvement (physique, sensoriel & émotionnel) qui accompagne les circulations en santé et qui peut devenir lui-même intrinsèquement thérapeutique à l’image des membres de la diaspora Hmong basés aux États-Unis décrivant les bénéfices physiques de leurs mobilités de retour au Laos (Bochaton 2018).

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Des études de cas et des travaux empiriques originaux sont bienvenus afin d’alimenter la réflexion sur les trois axes présentés. Les textes attendus peuvent être reliés directement à ces thèmes ou proposer une approche novatrice dans le domaine des circulations en santé. Des méthodologies pluridisciplinaires ou comparatives entre territoires sont les bienvenues.

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Les propositions d’articles sont à envoyer avant le 15 décembre 2018 (1 500 signes espaces compris maximum).

Les articles complets sont attendus avant le 28 février 2019.

Pour les articles complets, les consignes aux auteurs sont consultables à cette URL: http://rfst.hypotheses.org/soumettre-un-article.

La publication du dossier thématique est prévue pour le second semestre 2019.

Pour soumettre vos propositions, ou pour toute question, veuillez utiliser les adresses suivantes : abochaton@parisnanterre.fr ; chiarella.mattern@gmail.com

Bibliographie indicative

Appadurai, 2001. Après le colonialisme. Les conséquences culturelles de la globalisation, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 333p.

Baxerres C, Le Hesran J.Y, 2011. Where do pharmaceuticals on the market originate? An analysis of the informal drug supply in Cotonou, Benin. Social Science and Medicine, 73 (8), 1249-1256. ISSN 0277-9536

Bochaton, Audrey. 2015. “Cross-Border Mobility and Social Networks: Laotians Seeking Medical Treatment Along the Thai Border.” Social Science & Medicine 124: 364–373.

Bochaton A, 2018. Intertwined therapeutic mobilities: knowledge, plants, healers on the move between Laos and the U.S., Mobilities, https://doi.org/10.1080/17450101.2018.1522878.

Bourdier F., Man B., Res P., 2014, La circulation non contrôlée des médicaments en Asie du Sud-Est et au Cambodge,  L’espace politique, 24-3.

Connell, John, and Margaret Walton-Roberts. 2016. “What about the Workers? The Missing Geographies of Health Care” Progress in Human Geography, 40 (2): 158-176. doi:10.1177/0309132515570513.

Fainzang S, 2006, “Transmission et circulation des savoirs sur les médicaments dans la rela-tion médecin-malade”, in Le médicament au coeur de la socialité contemporaine. Regards croisés sur un objet complexe sous la dir. de J. Collin, M. Otero & L. Monnais, Les Presses de l’Université du Québec, pp. 267-279

Gatrell, Anthony C. 2013. “Therapeutic Mobilities: Walking and ‘Steps’ to Wellbeing and Health” Health & Place 22 (Juli): 98–106. doi:10.1016/j.healthplace.2013.04.002.

Glinos I.A., Baeten R., Maarse H., 2010. Purchasing health services abroad: practices of cross-border contracting and patient mobility in six European countries, Health Policy, pp.103-112.

Hartmann S, 2018. Mobilising patients towards transnational healthcare markets – insights into the mobilising work of medical travel facilitators in Delhi, Mobilities “Therapeutic Mobilities Special Issue”, in press.

Hily MA, 2009.  ” Être d’ici et de là-bas ” : mobilité, appartenance. G. Dubus et A. Oueslati. Regards sur les migrations tunisiennes, Agadir (Maroc) : Editions Sud Contact, pp.215-223.

Hoyez Anne-Cécile, 2012. L’espace-monde du yoga: de la santé aux paysages thérapeutiques mondialisés, Presses Universitaires de Rennes, 154 p.

Jouet, E., Flora, L., & Las Vergnas, O. (2011). Construction et reconnaissance des savoirs expérientiels des patients : Note de synthèse. Pratiques de formation – Analyses, 13-94.

Kaspar, Heidi, and Sunita Reddy. 2017. “Spaces of Connectivity: The Formation of Medical Travel Destinations in Delhi National Capital Region (India).” Asia Pacific Viewpoint.

Mattern C., 2018. « Une pathologie courante qui échappe à l’automédication. Les soins domestiques des parasitoses intestinales infantiles à Antananarivo », In Pourette D., Mattern C., Bellas-Cabane C. et Ravololomanga B. (dir.), Femmes, mères, enfants et santé à Madagascar. Approches anthropologiques comparées, Paris, L’Harmattan : 139-150.

Ormond M, Holliday R, Mainil T, 2015: ‘Transnational health care, cross-border perspectives’, Social Science & Medicine, 124, 284-289.

Ormond, M. and Sulianti, D. 2017. ‘More than medical tourism: Lessons from Indonesia and Malaysia on South-South intra-regional medical travel’, Current Issues in Tourism, 20 (1), 94-110

Pordié L, Gaudillière J.-P., 2014. Industrial Ayurveda. Drug discovery, reformulation and the market, Asian Medicine 9(1-2): 1-11.

Quet M, Pordié M, Bochaton A, Chantavanich S, Kiatying-Angsulee N, Lamy M, Vungsiriphisal P, 2018. Regulation Multiple: Pharmaceutical Trajectories and Modes of Control in the ASEAN, Science Technology and Society, SAGE Publications, 2018, DOI: 10.1177/0971721818762935

Quet M, 2014. La circulation des savoirs. Interdisciplinarité, concepts nomades, analogies, métaphores. (P. Lang, Éd.) Revue d’anthropologie des connaissances, 8 (1), 221-224.

Sakoyan J., Musso S., Mulot S., 2011. “Quand la santé et les médecines circulent”, Anthropologie et Santé, 3(2011), http://anthropologiesante.revues.org/819.

Sheller, M. and Urry, J., 2006. The new mobilities paradigm. Environment and Planning A, 38(2): 207-226.

Walton-Roberts, Margaret. 2012. “Contextualizing the Global Nursing Care Chain: International Migration and the Status of Nursing in Kerala, India” Global Networks 12 (2): 175–194. doi:10.1111/j.1471-0374.2012.00346.x.